Évaluation des effets de l'aménagement écosystémique sur le caribou de la Gaspésie et son habitat: un enjeu de conservation de la biodiversité des forêts montagnardes et subalpines


La population de caribou de la Gaspésie est en voie de disparition et a été identifiée comme l'une des 12 unités significativement distinctes à considérer comme élément canadien de biodiversité irremplaçable par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Les principales causes de déclin identifiées réfèrent à une pression de prédation importante exacerbée par un aménagement forestier intensif en périphérie du par cet sur l'ensemble de la péninsule gaspésienne. Afin d'optimiser et d'orienter les  efforts de conservation actuels et futurs, nous avons documenté les effets de l'aménagement écosystémique sur l'habitat et l'écologie du caribou de la Gaspésie.

Objectifs

Le projet réalisé visait à: 1) Caractériser la sélection d'habitat et l'utilisation de l'espace du caribou en considérant les différentes pratiques sylvicoles écosystémiques; 2) Caractériser la réponse du caribou à la présence de structures anthropiques pérennes (routes, bâtiments, sentiers) à l'intérieur et à   l'extérieur du parc; 3) Décrire les effets des coupes forestières alternatives et autres pratiques sylvicoles sur la structure et la composition de l'habitat du caribou et de ses prédateurs; 4) Estimer la condition physique et la diversité génétique des caribous et déterminer le flux génique entre les trois secteurs (McGerrigle, Logan, Albert) actuellement fréquentés; 5) Caractériser le régime alimentaire du caribou et en estimer la qualité; 6) Reconstruire l'évolution du couvert forestier du grand paysage utilisé par le caribou depuis 40 ans; 7) Réaliser une analyse de viabilité des populations (AVP) suivant divers scénarios d'aménagement forestier.

Méthodologie

Nous avons capturé 43 caribous (mâles et femelles) et les avons équipé d'un collier télémétrique GPS/Argos entre février 2013 et mars 2014 sur les trois principaux sommets du parc national de la Gaspésie (d'ouest en est, Logan, Albert et McGerrigle). Lors de la capture, nous avons également récolté des échantillons de fèces (diète et parasites), de sang (isotopes, gestation et condition physique), de poils (indicateur de stress chronique) et une biopsie à l'oreille (génétique), en plus de noter la condition générale de l'animal. Nous avons distribué un réseau de caméras automatisées dans l'aire d'étude afin de suivre et quantifier l'utilisation des sentiers par les randonneurs et les différentes espèces de grands mammifères. Afin de suivre la démographie du caribou à long terme, nous avons bénéficié de différentes données de suivis télémétriques réalisés entre 1977 et 2001. De plus, pour relier les réponses du caribou à l'écologie de ses prédateurs, nous profitons également des suivis télémétriques GPS de 24 ours noirs et 23 coyotes, réalisés entre 2002 et 2004 dans la même aire d'étude. Nous avons de plus réalisé des inventaires forestiers multiressources dans 291 sites de différents traitements forestiers traditionnels et écosystémiques, afin d'y caractériser les conditions d'habitat pour le caribou, l'orignal (un compétiteur qui s'avère une proie importante pour les prédateurs), le coyote et l'ours. Finalement, nous avons comparé les différents inventaires forestiers décennaux pour reconstruire l'évolution  des conditions d'habitats au cours des 40 dernières années.

Résultats obtenus

Nos analyses montrent que peu de secteurs propices pour la mise bas des femelles se retrouvent à l'extérieur du parc national de la Gaspésie. De plus, les caribous évitent de manière marquée les chemins, routes et sentiers, surtout lorsqu'ils sont utilisés par des randonneurs et des proies alternatives. Le taux de perturbation dans l'aire de répartition du caribou (75%) et son habitat essentiel (61%) sont plus élevés que le seuil de 35 – 45% qu'Environnement Canada recommande de ne pas dépasser pour assurer l'autosuffisance des populations de caribous. Les inventaires forestiers suggèrent que les forêts résineuses matures présentent les caractéristiques d'habitat les plus favorables au caribou, mais que plusieurs traitements alternatifs peu sévères sont similaires. Toutefois, les traitements plus sévères (CPRS) favorisaient les prédateurs, en supportant davantage d'arbustes fruitiers et de brout pour l'orignal. Bien que le caribou meure essentiellement de prédation, chaque prédateur ne consomme que très peu de caribou sur une base individuelle, soulignant du coup que la prédation accrue est potentiellement liée à la densité élevée des prédateurs en périphérie du parc. D'ailleurs, l'aménagement forestier réalisé depuis la fin des années '90 semble avoir fait diminuer la qualité d'habitat pour le caribou de près de 30% en été ; il en est de même pour l'ours, alors que la qualité d'habitat pour le coyote a drastiquement augmenté à l'échelle régionale (i.e. jusqu'à +3839%). Ces changements s'expliquent par l'évolution de composition des paysages forestiers qui, en seulement 10 ans, a été marquée   par une perte de 11% de sapinières matures, une hausse de 25% des coupes totales de <20 ans et une augmentation de la densité moyenne de routes gravelées de ~50% dans les 5 premiers km bordant l'habitat légal, et de ~65% au-delà.

Retombées actuelles et prévues

Le projet que nous avons réalisé a permis de mettre à jour les connaissances sur cette population, d'étoffer la compréhension des mécanismes responsables du déclin et leur synergie, de comprendre les effets des stratégies d'aménagement forestier traditionnelles et écosystémiques actuellement préconisées sur l'écologie et la conservation du caribou de la Gaspésie, et de bien distinguer les impacts respectifs de l'aménagement forestier et des autres perturbations anthropiques sur cette population. Fort de ces nouvelles connaissances, nous sommes en mesure de conseiller les gestionnaires du milieu faunique, forestier et récréotouristique sur les pratiques à adopter et à éviter dans l'habitat légal du caribou et en périphérie, de manière à bonifier nos stratégies d'aménagement du territoire et contribuer à son rétablissement. Ultimement, ce projet s'insère dans la démarche de diversification des approches sylvicoles visant à respecter les engagements québécois en matière de conservation de la biodiversité en général, et du caribou de la Gaspésie en particulier.

Chercheur responsable

Martin-Hugues St-Laurent, Universitédu Québec à Rimouski

Équipe de recherche

  • Daniel Chouinard, Ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF)
  • Serge Couturier, Ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF)
  • Chris Johnson, U.of Northern British Columbia
  • Mélinda Lalonde, Ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF)
  • Julien Mainguy, Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs
  • Fanie Pelletier, U. de Sherbrooke
  • Luc Sirois, U. du Québec à Rimouski

Durée

3 ans

Montant

216 821 $

Partenaire financier

  • Ministère des Ressources naturelles et de la Faune

Appel de propositions

Aménagement et environnement forestiers – IV