Maintenir le caribou en forêts boréales aménagées malgré la présence du loup gris et de l'ours noir



Objectifs et méthodologie

Cette recherche visait à évaluer comment le caribou forestier, l'orignal, le loup gris et l'ours noir interagissent et se répartissent dans l'environnement et, surtout, à comprendre l'impact de l'aménagement forestier sur ces espèces et leurs interactions. La vulnérabilité actuelle du caribou s'explique par des interrelations complexes entre les modifications du paysage et la prédation, à l'origine desquelles se trouve le facteur humain qui entraîne une réduction de la quantité d'habitats de qualité. Ainsi, nous avons d'abord étudié comment les perturbations anthropiques modifiaient directement la répartition des caribous. Nous avons ensuite évalué l'impact cumulé de ces perturbations et de la présence des loups, le prédateur principal des individus adultes, sur les déplacements des caribous. Finalement, nous avons étudié le comportement de prédation des ours, le prédateur principal des faons de caribou. Ci-dessous nous résumons comment ces recherches ont contribué à l'acquisition de connaissances sur l'écologie du caribou forestier et de ses prédateurs en forêt aménagée.

Résultats

Dans un premier temps, nos travaux ont démontré que les caribous évitent la proximité immédiate des parterres de coupe (< 2.5 km) et qu'ils sont alors repoussés dans les secteurs adjacents, tandis que les individus étant déjà situés à une distance supérieure à 2.5 km ne s'éloignent pas davantage. Il s'ensuit alors une concentration de caribous à environ 4.5 km des coupes et des routes. Nous avons donc mis en évidence un résultat plutôt paradoxal : l'évitement des structures anthropiques par le caribou concentre l'espèce relativement près de ces mêmes structures. En retour, cette concentration peut avoir des conséquences sur le risque de prédation de cette proie. En effet, les chances de rencontre avec le loup sont particulièrement fortes dans les peuplements prisés par le caribou lorsque ces peuplements sont situés à proximité des routes et des coupes. Cette utilisation du paysage par le canidé résulte donc en un risque de prédation relativement élevé à quelques kilomètres de ces perturbations anthropiques. Nous avons également démontré que les routes repoussent les caribous à la fois localement et à l'échelle du paysage. Nous avons notamment observé que dans des secteurs où les coupes et les routes couvrent une forte proportion du paysage, les caribous augmentent leur sélection des forêts denses de conifères. Nos travaux indiquent donc que les activités forestières n'impliquent pas seulement une perte fonctionnelle d'habitat, mais également une augmentation relative de la valeur des habitats résiduels.

Nous avons ensuite démontré que les déplacements des caribous sont influencés par un effet cumulé des perturbations anthropiques et du risque de prédation par le loup, c'est-à-dire que la présence simultanée de prédateurs et de coupes forestières induit une réaction du caribou plus forte que l'un ou l'autre séparément.

En effet, le caribou évite de faire des déplacements le menant dans les milieux feuillus et dans les coupes récentes durant l'été, lorsqu'il se déplace dans un secteur où le loup est présent. Le risque de prédation pourrait être plus élevé dans les peuplements d'arbres feuillus qui sont généralement très favorables à l'orignal, la proie principale du loup. À cette période, la grande diversité et abondance des ressources alimentaires permet au caribou de sélectionner des milieux plus sécuritaires et de réduire ainsi le risque de prédation. En hiver, le caribou fréquente des secteurs où les coupes en régénération sont en plus faible densité, mais sélectionnent en revanche des zones plus risquées, ouvertes et moins accidentées, afin d'améliorer l'accès à des ressources alimentaires limitées. Nous avons finalement démontré que les perturbations affectaient également le comportement des prédateurs : les loups se déplacent davantage dans les peuplements préférentiels de ses proies, et ce, de plus en plus fortement lorsque la connectivité entre ces peuplements est réduite par les coupes et les routes.

Alors que le loup est le principal prédateur des caribous adultes, l'ours noir est responsable de la majorité des mortalités juvéniles au cours des premières semaines suivant la mise bas à la fin du mois de mai. En fait, nous avons observé que moins d'un faon sur deux avait survécu plus de 5 semaines après sa naissance, principalement à cause de la prédation par l'ours noir. Les femelles qui évitent les routes et celles qui sélectionnent les jeunes coupes ou les jeunes forêts en régénération avaient moins de chance de voir leur faon mourir de prédation, sans doute en raison de l'ouverture du milieu qui permet une meilleure détection des prédateurs en approche. En parallèle, nous avons démontré que la prédation par l'ours noir était largement opportuniste. En effet, les ours ne recherchaient pas activement les faons de caribou au printemps, mais ils orientaient plutôt leurs déplacements vers les parcelles riches en végétation dont ces omnivores se nourrissent. Cependant, les ours restaient peu de temps dans chacune des parcelles et se déplaçaient fréquemment, augmentant ainsi leur chance de rencontrer un faon le long de leur trajet simplement par hasard.

Finalement, la définition de saisons biologiques pour chaque espèce basée sur des changements abrupts dans leur comportement nous a permis de modéliser le système. Cette définition des saisons biologiques a mis en évidence que l'utilisation du paysage est bien plus similaire entre le loup et l'orignal, sa proie principale, que le caribou, une proie alternative. Toutefois, le risque auquel est confronté le caribou n'était pas seulement lié à l'utilisation d'habitats semblables à ceux utilisés par les loups, mais également à la façon dont l'orignal les utilise au cours de la même période : le risque est ainsi plus faible pour le caribou lorsque l'utilisation de l'habitat par l'orignal se rapproche de celle du loup. Un modèle basé sur l'individu nous a permis de démontrer que le caribou ajuste ses déplacements jusqu'à près de 10 jours après le passage des loups, selon les saisons, avec une distance d'impact du risque qui varie de 300 m à 900 m. Au-delà de ces seuils, le caribou semble réagir beaucoup moins au risque de prédation lié au loup. Nous avons intégré toutes ces réactions comportementales et leurs conséquences démographiques dans des simulations spatiales afin de modéliser la viabilité des populations de caribous. Une fois complétées, les simulations permettront d'évaluer les conséquences de différents scénarios d'aménagement des coupes et ainsi d'en identifier certains étant plus susceptibles de maintenir les populations de caribous. L'aboutissement de cette recherche sera donc la mise au point d'un outil de modélisation des populations de caribou permettant d'en déterminer la viabilité. Un tel outil permettra de déterminer comment la densité des coupes forestières influence le comportement des prédateurs ainsi que la survie des adultes et des faons dans les populations de caribous, et donc d'évaluer l'impact des modifications du paysage sur la viabilité des populations.

Chercheur responsable

Daniel Fortin, Université Laval

Équipe de recherche

  • Réhaume Courtois, MRNF
  • Christian Dussault, MRNF
  • Jean-Pierre Ouellet, UQAR

Durée

2009-2011

Montant

120 000 $

Appel de propositions

Aménagement et environnement forestiers - III (3e concours)

Partenaire financier

  • Ministère des Ressources naturelles et de la Faune